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pumpernickel

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commentaires satiriques de l'actualité wissembourgeoise

Deux experts démissionnent du Conseil national de la sécurité routière.

On a vu, ces dernières semaines et ces derniers mois, remonter le nombre des morts sur les routes françaises. Certes, il ne s'agit que de quelques dizaines de personnes, mais ces morts cachent souvent aux yeux de tous le fait que le nombre de blessés graves augmente parallèlement, tout comme le nombre de familles détruites par quelques instants d'inattention, par une coupable liberté prise avec les règles du code de la route.

Un organisme, depuis de nombreuses années, est chargé d'inventer, d'étudier, de proposer des moyens pour faire baiser la mortalité et la morbidité routières. C'est le Conseil national de la sécurité routière, composé, comme il se doit en France, de personnalités qui sont toutes censées (et on l'espère sensées) avoir dans ce domaine une compétence indiscutable. C'est, évidemment, le cas du docteur Claude Got, professeur de médecine, spécialiste de l’accidentologie. C'est aussi, j’imagine, le cas de Mme Claudine Perez-Diaz, sociologue et chargée de recherche au CNRS.

L'un et l'autre viennent de démissionner de ce Conseil national, qu'ils jugent "en perdition", et publient à cette occasion dans Le Monde du 18 mars une tribune libre qui vaut qu'on s'y arrête.

Depuis douze ans, écrivent-ils, la moralité routière avait baissé – on se souvient de l'action courageuse et déterminée de Jacques Chirac dans ce domaine. Depuis treize mois, la progression a repris, et ce sont 171 personnes supplémentaires qui ont perdu la vie sur les routes (et autant, au moins de blessés graves ou très graves). Ainsi, l'objectif de 2.000 morts par an (ce qui fait tout de même près de 6 par jour) en 2020 ne sera pas atteint. Et ce du seul fait d'un gouvernement qui a bel et bien décidé de laisser cet organisme vivre sa vie sans lui donner le soutien dont il a besoin.

L'exemple du passage à 80 km/h (contre 90 km/h) sur les voies non-autoroutières est significatif. Le CNSR devait, le 16 juin 2014, en discuter, voter, donner un avis au gouvernement. Sans attendre la fin d'une procédure incontestablement bien trop lourde, le ministre de l'intérieur (Bernard Cazeneuve) a annoncé qu'il refuserait une telle mesure, mais allait faire faire une de ces expérimentations… dont tout le monde sait à quel point elles (ne) servent (à rien). Il faut noter que cette demande de réduction de la vitesse de 10% environ réduit mécaniquement la violence des chocs de 20%, ce qui n'est pas tout à fait neutre, surtout à l’entrée au le bloc opératoire ou en cas de tentative de réanimation dans la rosée du petit matin.

"La démagogie a prévalu sur l'efficacité" écrivent les deux démissionnaires. En effet, on ne peut que se rappeler la levée de boucliers des associations d'automobilistes (dont on sait qu’elles n'ont aucun, absolument aucun lien avec le lobby des constructeurs et autres "professionnels de l’automobile") dès qu'il est question d'entraver, si peu que ce soit, la fameuse "liberté de rouler".

Il est vrai qu'un gouvernement dont l'absence de popularité sera bientôt inscrite dans le livre des records ne peut se résigner à se fâcher avec encore un peu plus de gens. Alors, cela se fait sur le dos des objectifs les moins prioritaires, ou considérés comme tels, et le ministre donne satisfaction à ceux dont il imagine qu'ils lui en seront reconnaissants dans les urnes, ou ailleurs.

Ce qui m'étonne dans cette affaire, c'est que les deux personnes qui aujourd'hui claquent la porte d'un organisme dont l’utilité ou l'efficacité ne m'ont jamais sauté aux yeux – tellement d'experts, et si peu de gens compétents – le fassent si tard. Et qu’une fois de plus, il ne soit pas question du seul problème dont ils auraient dû se saisir, à savoir l'enseignement de la conduite, la formation initiale et continue des conducteurs, ainsi que la surveillance de leur état de santé – et qui va bien au-delà des seules personnes autorisées à conduire.

Sur la formation initiale. Faut-il rappeler dans quelles conditions on obtient le permis de conduire ? Après une vérification des connaissances théoriques faites sous la forme la moins chère possible (du strict point de vue comptable), on va faire, en compagnie d'un inspecteur (aujourd'hui, il paraît qu'il faut dire "expert"), un petit tour sur un circuit appris par cœur au cours des leçons de conduite, et on obtient, après avoir bien récité sa leçon, le droit d'aller se faire estropier ou tuer sur la route, ou de tuer quelqu’un qui n'en demandait pas tant. S'agit-il d'apprendre à conduire ? Certainement pas, il s'agit tout simplement d'apprendre à passer un examen, dont la nature et le contenu déterminent (la pauvreté de) l’apprentissage en amont.

Sur la formation continue. Il semble bien que les conditions de circulation ont changé au cours des années. Les routes d’aujourd’hui ne sont plus celles d'hier, les voitures d'aujourd'hui ne sont plus celles d'hier, et les conducteurs d'aujourd'hui, ce qui est le plus important, ne sont plus ceux d'hier. En quelques dizaines d'années, le paysage a été pratiquement bouleversé, et celui qu'ont connu les néo-conducteurs des années 1950 n'est plus qu'un lointain souvenir quand ils roulent sur les routes du XXIème siècle. Mais rien n'a été fait pour remettre à jour les connaissances des conducteurs les plus âgés, et on compte souvent sur les jeunes pour expliquer à leurs grands-parents l'art de passer (bien mal) ce qu'on s'obstine à appeler "ronds-points" et que le code de la route désigne comme "carrefours à sens giratoire". Ce qui guide l'action des pouvoirs publics ici, c'est le risque politique à remettre en cause le droit de conduire, souvent supérieur, semble-t-il, au droit à un logement décent.

Sur l'état de santé des conducteurs. La grande crainte, savamment organisée par les (prétendus) défenseurs des automobilistes, c'est le risque de perdre son permis pour cause d'incapacité physique ou psycho-somatique à conduire. "Sans mon permis, je serai comme prisonnier" entend-on souvent devant cette hideuse perspective. Il est vrai qu'il est beaucoup plus sérieux de laisser conduire des gens qui n'entendent plus, ou qui ne voient plus (en particulier la nuit), ou qui n'ont plus qu'une mobilité réduite, ou dont les temps de réaction sont tels qu'ils ne comprennent une situation que quelques dizaines de secondes après l'événement – j'en ai été témoin personnellement. Alors qu'il existerait une solution simple pour faire disparaître peu à peu cette situation : avant le passage du permis de conduire, bilan de santé pour chaque candidat (qui permettrait de dépister et soigner nombre de maladies), puis au bout de quelques années extension progressive de cette obligation aux conducteurs ayant dix, vingt, trente ans de permis de conduire, etc. Et surtout, mise en place de solutions de substitution dans le domaine du transport individuel public en développant l'usage de la voiture individuelle avec chauffeur, grâce aux moyens extrêmement efficace et peu coûteux offerts par les technologies contemporaines, bref en refondant totalement le métier de chauffeur de taxi… encore un tabou à briser !

Sur ces trois points, le CNSR a été, du moins dans l'état de mes informations, au mieux étrangement silencieux, au pire cruellement inefficace.

Deux personnalités s'en vont, pour protester, mais quel sera l'impact de cette protestation ? Certainement laisser encore plus libre cours à ceux qui ne veulent rien changer, gérer la pénurie, accompagner l'air du temps en priant le ciel de ne pas avoir à affronter une catastrophe.

Gageons qu’il coulera encore bien de l'eau sous les ponts avant que ne soit vraiment prises des décisions courageuses qui devraient s'imposer.

Le courage, denrée plus rare que le pétrole sous notre ciel, plombé de pollution.

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