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pumpernickel

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commentaires satiriques de l'actualité wissembourgeoise

Dernier combat.

Mon cher Pumpernickel,


Je suis sûr que tu n'as pas oublié cette heureuse, cette insouciante époque où il était encore possible de se réjouir de cette vie où le comique n'excluait pas le sérieux, ou le grave n'interdisait pas le sourire. Je porte encore en moi la trace légère de ce temps, celle qui n'hésite pas à remonter à la surface de la mémoire, comme quand on va visiter une lieu riche de souvenirs alors même que tout, jusqu'au paysage, a changé.


Il y a bien des années, alors que je savais déjà que si on croit n'avoir qu'une vie on est bien obligé d'en vivre plusieurs, successives ou simultanées, j'avais cru qu'on pouvait, comme disent les gens d'aujourd'hui, “ rebondir ” après la chute. D'aucuns, mieux protégés que moi par des statuts ou des certitudes, pour ne pas parler des solidarités qui font qu'il n'est pas de bonne police sans saine coopération avec la délinquance, m'ont rapidement fait comprendre qu'il valait mieux pour moi aller me faire pendre, et si possible ailleurs, ne supportant qu'assez mal l'ombre que leur font les gibets, et le souvenir qu'ils leur rappellent de leurs mauvaises actions, fût-ce au nom de la loi. C'est ainsi qu'il m'a fallu quitter cette profession d'enseignant de la conduite et de la sécurité routière – on prononce moniteur d'auto-école, à la fois éjecté par la volonté des ceux qui, ayant échoué (pour certains seulement, soyons justes) dans la pratique de la pédagogie, se sont vu attribuer le pouvoir de juger de l'efficacité de celle des autres, et par l'occasion qui était donnée à d'autres de faire disparaître du circuit un personnage à l'esprit trop indépendant et aux méthodes trop peu orthodoxes (qui donc a osé, pour démontrer à son élève qu'elle sait vraiment conduire, quitter la place avant pour aller s'asseoir sur la banquette arrière, le temps de quelques kilomètres – “ quand je vous disais, Carole, que vous saviez conduire et que vous alliez réussir votre examen la semaine prochaine ”).


Pour être franc, ce n'est pas le siège avant droit d'une voiture qui me manque le plus. J'aime trop la liberté qui est le luxe des cyclistes pour avoir cette nostalgie, même si rouler dans un véhicule en bon état de fonctionnement général peut avoir un charme certain. En revanche, me manque beaucoup ce contact avec les élèves, cette forme de combat qui se mène entre le groupe et soi, cette relation où tous les sentiments humains viennent se mélanger, séduction, espoir, déception, exaspération, violence, satisfaction, lassitude... Tout comme me manque la satisfaction d'avoir fait quelque chose d'utile à mes contemporains pour lesquels je n'ai pourtant pas, il faut bien l'avouer, un amour immodéré.


Alors, je vais mener, avec toute l'énergie qui me reste encore, un dernier combat, celui de ces gens qui aiment leur métier et qui le constatent chaque jour un peu plus économiquement sinistré et tout autant pédagogiquement naufragé. Ces gens-là sont les moniteurs d'auto-écoles dont la situation est devenue intenable, pris en tenaille qu'ils sont entre des employeurs qui n'ont trop souvent comme seule religion que celle de leur tiroir-caisse (ce qui n'est pas honteux pour un commerçant), et une administration qui a bien compris qu'elle assurerait définitivement sa tranquillité en maintenant cette profession dans des limites très étroites, le SMIC (ou à peine plus) d'un côté, l'impossibilité de faire une carrière de l'autre.


Mais que faire ? Tout simplement permettre à tout moniteur diplômé d'enseigner la conduite sans avoir à être salarié d'une entreprise ayant obtenu cet agrément préfectoral qui est la clé pour enseigner à titre onéreux. Au fond, nous demandons le droit de faire ce que font les professeurs de piano (qui peuvent enseigner à leur domicile ou à celui des élèves) ou les coiffeurs (qui travaillent au domicile de leurs clients), nous demandons de pouvoir exercer librement notre métier, celui que nous aimons faire, au service des élèves.


C'est bien là le fin mot de l'histoire : la liberté des élèves. Si les futurs conducteurs n'étaient pas (re)tenus par le droit à l'examen (la place d'examen) que leur donnera l'auto-école, ils pourraient en changer et aller vers celles qui sont les plus efficaces. Mais aujourd'hui, l'auto-école est “ propriétaire ” de ses élèves, de ces jeunes gens et jeunes filles qui, une fois inscrits, ne peuvent plus faire machine arrière, ou à des prix et dans des conditions inimaginables parfois. Mais si l'élève est “ candidat libre ” (notons la justesse du terme), il peut vraiment choisir son enseignant, en changer éventuellement, ou travailler délibérément avec plusieurs dont les compétences sont complémentaires et diverses. Il peut également déménager sans que cela pose problème, il peut véritablement exercer sa liberté, et aussi faire l'apprentissage de la responsabilité de ses choix.




Une association est en train de naître. Elle doit trouver ses relais un peu partout en France, offrir des perspectives, créer des liens et des réseaux, explorer toutes les pistes qui permettront d'offrir aux jeunes conducteurs non la perspective du permis de conduire, mais celle de la capacité à conduire, et à se conduire.

Nous sommes aujourd'hui une poignée, enseignants, et élèves. Nous espérons être nombreux demain, être forts, et obtenir la reconnaissance de notre droit à travailler librement.



Je t'ai dit tout à l'heure qu'il s'agissait de mon dernier combat. J'en prends pour deux, trois, cinq ans. Ce sont d'autres que moi qui en bénéficieront. A mes yeux, c'est presque un honneur, de me battre non pour moi mais pour les autres. Ne reste plus qu'à songer à Guillaume 1er d'Orange-Nassau dit Le Taciturne, et savoir qu'il n'est pas nécessaire d'espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer (même si la formule serait de Charles de Valois-Bourgogne, dit Le Téméraire).


Bien à toi.


Régis Hulot.

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